
Communiqué (01/12/04)
LES SANGLOTS LONGS
DE PATRICK JARREAU
Il est bien triste, le correspondant du « Monde » aux Etats-Unis, M. Patrick Jarreau. La « crispation américanophobe » des médias européens le désespère, ces médias qui « caricaturent le débat américain et ignorent ce qu’il peut avoir de novateur ». (« Le Monde », 26/11/04)
M. Jarreau ne nie pas l’ « exaltation, l’intolérance
et la tendance moralisatrice » de la droite religieuse aux USA, mais il
reproche aux médias de la vieille Europe de négliger l’essentiel.
L’essentiel, ce sont les débats de la campagne présidentielle
américaine sur trois points :
- le financement des retraites, le coût des dépenses de santé,
la réforme de l’éducation,
- « les prérogatives des Etats par rapport au gouvernement fédéral
»,
- les « valeurs », c’est-à-dire les droits des homosexuels,
l’avortement et la « question des cellules souches embryonnaires
». Sur ce dernier débat, M. Jarreau n’hésite pas à
affirmer que l’attitude américaine est « non pas rétrograde,
mais en avance sur l’esprit européen ».
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Reprenons ces trois points :
1. Il est tout à fait exact que Bush et Kerry ont cité dans leurs
débats le financement des retraites (le krach boursier et des faillites
comme celle d’Enron ont jeté des milliers de retraités dans
la misère), le coût global des dépenses de santé
(beaucoup plus élevé qu’en Europe, alors que plus de 40
millions d’Américains n’ont pas d’assurance maladie)
et la réforme de l’éducation (avec des frais d’inscription
hallucinants dans les bonnes universités, celles qui préparent
au pouvoir : près de 30.000 dollars par an à Harvard !).
Mais il est tout aussi exact que le plus « américanophobe »
dans cette affaire, ce ne sont pas les critiques du système U.S., mais
les « solutions » de Bush, qui vont toujours dans le sens des intérêts
financiers et non pas de l’intérêt de la grande masse des
Américains. Nous y reviendrons souvent sur ce site.
2. Les « prérogatives des Etats par rapport au gouvernement fédéral
», autrement dit la possibilité pour les 50 Etats U.S. de voter
des lois très différentes sur des sujets aussi variés que
la peine de mort ou le droit des homosexuels d’enseigner dans des écoles.
En réalité, depuis la guerre de Sécession, ceux qui tiennent
le langage du « droit des Etats » (States Rights) ou des «
prérogatives des Etats » sont les ultra-conservateurs.
Ils ont réclamé le droit pour les Etats de pratiquer la ségrégation
raciale jusqu’à la décision de la Cour Suprême qui
l’a déclarée anticonstitutionnelle en 1954 dans les écoles,
sur l’ensemble du territoire américain.
Ils l’ont invoqué pour muscler les syndicats, notamment grâce
à la loi Taft-Hartley de 1947 qui donnait le droit aux Etats qui le souhaitaient
de réduire l’influence du mouvement ouvrier.
Ils s’en servent aujourd’hui pour la peine de mort, les droits des
homosexuels ou pour permettre aux pollueurs de saccager l’environnement.
Grâce à cette théorie des « prérogatives des
Etats par rapport au gouvernement fédéral », la droite peut
continuer à faire la loi dans les Etats les plus rétrogrades même
quand elle est très minoritaire dans l’opinion au niveau national.
C’est cela, être « en avance sur l’esprit public européen
», M. Jarreau ?
3. Les « valeurs ». Les résultats des élections montrent
clairement que Bush s’est donné le maximum de chances de l’emporter
dans les « Etats – clés », comme l’Ohio, en provoquant
des référendums au niveau de ces Etats sur le mariage des homosexuels.
Ce qui lui a permis de mobiliser les électeurs homophobes, ou simplement
effrayés par la perspective de voir MM. les mariés sortir bras
dessus, bras dessous de la « mairie », comme on dirait en France.
Le débat sur l’avortement est plus complexe. La majorité
des Américains est pour le droit à l’avortement, et même
un « Congrès » (= Parlement) conservateur ne pourrait pas
l’interdire, car il se heurterait à la décision de la Cour
Suprême de 1973, dite « décision Roe versus Wade »,
qui l’autorise.
Si la minorité anti avortement veut l’emporter, il faut que les
présidents ultra conservateurs nomment à tour de bras des juges
fédéraux et surtout des juges de la Cour Suprême (nommés
à vie) décidés à annuler la décision de 1973.
C’est une chose tout à fait possible dans les prochaines années.
Quoi qu’il en soit, le débat sur ces problèmes de société
(« social issues ») a principalement pour but de récupérer
des électeurs dont l’intérêt personnel (salaires,
emploi, retraites, assurance-maladie, coût des études, protection
contre les accidents du travail et la pollution, etc.) devrait les conduire
à voter démocrate. Il suffit de les persuader que les démocrates
sont contre Dieu, contre la prière à l’école, contre
la patrie, pour les délinquants et les criminels, contre le mariage hétérosexuel,
contre le droit de porter des armes, etc.
Cette stratégie a été imitée par Nixon et son vice-président
Agnew vers 1970 et a elle notamment permis aux républicains de gagner
dans les Etats du Sud qui étaient jusqu’alors acquis aux démocrates.
Il est d’ailleurs plaisant que les inventeurs de cette stratégie
fondée sur les « valeurs morales » soient deux hommes qui
ont été contraints de démissionner de la présidence
et de la vice-présidence des Etats-Unis, l’un à cause du
scandale du Watergate, l’autre pour cause de corruption !
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En ce qui concerne les « valeurs morales » en tant qu’argument de campagne électorale, l’Europe est en effet encore un peu en retard sur l’Amérique. Mais M. Jarreau ne doit pas désespérer, si tel est le cas. Il est tout à fait possible en effet qu’émergent d’ici à l’élection présidentielle française de 2007 des hommes politiques ultra-libéraux, c’est-à-dire « ultra – en faveur des intérêts financiers » qui nous joueront la sérénade des « valeurs morales » pour convaincre les électeurs de la « France d’en bas » que leur intérêt est de voter pour la « France d’en haut » à la mode américaine.